« Auguste, Alfred, Claude... et les autres »

Résumé d’une causerie présentée à l’ADMAD par Marie-Thérèse Lefebvre

Café d’Art Vocal, 24 octobre 2017

 

INTRODUCTION

 

Je propose de partager ici avec vous, chers lecteurs, quelques réflexions sur la modernité du pianiste et compositeur Auguste Descarries dans le contexte de la vie musicale montréalaise. Ce sujet me permettra d’évoquer quelques œuvres qui ont été présentées au concert du 1er novembre 2017 à la salle Bourgie du MBAM par la pianiste Janelle Fung et le baryton Pierre Rancourt, ainsi que la Rhapsodie canadienne, recréée 60 ans après sa dernière exécution, le 7 décembre dernier par la pianiste Isabelle David et l’Orchestre symphonique de Longueuil sous la direction de son père, Marc David, à la salle Pratt & Whitney.

 

Le titre que j’ai choisi fait référence au merveilleux film de Claude Sautet, « Vincent, François, Paul… et les autres », produit en 1974, film qui explorait les amitiés et les relations difficiles entre des camarades qui se connaissaient de longue date[1]. Il y a de cela et plus encore dans les liens qui unissaient les musiciens Alfred Laliberté et ses deux élèves, Claude Champagne et Auguste Descarries, et c’est sans oublier « les autres » que j’évoquerai au passage et qui ont tous affiché une certaine indifférence à l’égard du parcours de Descarries.

 

DE QUELLE MODERNITÉ S’AGIT-IL ?

 

Un défi important auquel fait face l’historien/historienne est celui de prendre un certain recul avec le présent et avec les courants idéologiques qui ont présidé à sa propre formation (dans mon cas, reliée au discours sur le structuralisme et la sémiologie au cours des années 1970) car, appliquer les critères d’aujourd’hui au monde d’hier, juger l’histoire en fonction de l’esthétique du jour, « c’est travestir les mots du passé pour leur faire dire la rectitude de notre époque ». C’est ainsi que le journaliste Christian Rioux, dans son article « Les dits et les non-dits du 375e » paru dans Le Devoir le 19 mai 2017[2], a questionné la pertinence d’utiliser des concepts récents, comme le féminisme et l’immigration, analyser des faits historiques alors que ces concepts n’avaient aucune résonnance au XVIIe siècle. « Repeindre l’histoire au goût du jour en plaquant sur le passé des concepts d’aujourd’hui, écrivait Rioux, est une perversion de la pensée historique ».

 

De la même manière, analyser et juger l’œuvre d’Auguste Descarries à l’aune du concept esthétique (et non dans son évocation temporelle) de la musique contemporaine telle que défendu, entre autres, par Pierre Boulez et Serge Garant durant les « Trente Glorieuses » (1945-1975), condamnerait à l’oubli la démarche de Descarries tout comme celle de ses contemporains.

 

Plus récemment, des chercheurs ont assoupli ces jugements en remettant en question le récit « militant » d’une modernité envisagée uniquement comme une succession de ruptures[3]. Ces auteurs ont questionné « la face cachée de la modernité », ces modernes en liberté ou encore, comme j’aime à le dire, « les électrons libres » dans la cellule de la modernité, référant autant à Sibelius, Rachmaninov, Scriabine, Medtner, Milhaud, Honegger que, parmi nous, à Jean Papineau-Couture, Clermont Pépin, Jacques Hétu, André Prévost, Denis Gougeon, Serge Arcuri, Isabelle Panneton, Ana Sokolović, compositeurs et compositrices fort apprécié(e)s des mélomanes, mais qui n’ont pas été intégrés au récit historique[4].

 

C’est donc en revisitant les discours de l’entre-deux-guerres que je vais situer la modernité de Descarries et en étudiant les interactions entre Auguste, Alfred, Claude… et les autres, et les liens entre les différents personnages de son époque : ceux de la génération née au début des années 1880 et qui tiendront les rênes du pouvoir : Athanase David, Édouard Montpetit, Alfred Laliberté, et ceux de la génération suivante, née dans les années 1890 : Claude Champagne, Yvonne Hubert, Eugène Lapierre, Rodolphe Mathieu, Léo-Pol Morin et Wilfrid Pelletier, tous contemporains d’Auguste Descarries.

[1] Rappelons que ce film était interprété par nuls autres que Michel Piccoli, Yves Montant, Gérard Depardieu et Serge Reggiani.

[2] http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/499202/les-dits-et-non-dits-du-375e

[3] Mentionnons, entre autres : William Marx, dir., Les Arrière-gardes au XXe siècle. L’autre face de la modernité, Paris, Presses universitaires de France, 2004 ; Antoine Compagnon, Les Antimodernes. De Joseph de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard, 2005 ; Christophe Ippolito, dir., Résistances à la modernité dans la littérature française de 1800 à nos jours, Paris, L’Harmattan, 2010 ; Marie-Catherine Huet-Brichard et Helmut Meter, dir., La Polémique contre la modernité. Antimodernes et réactionnaires, Paris, Classiques Garnier, 2011.

[4] Cela est dit sans aucune acrimonie de ma part, car ce militantisme porté par une génération qui avait 20 ans en 1945 se justifiait historiquement. À écouter : Pierre Boulez, Nous avions vingt ans en 1945. Entrevue avec Marc Blancpain enregistrée en 1963.