PARCOURS HISTORIQUE

 

Années 1910. Jeux de pouvoir

 

Entre 1905 et 1907, David et Montpetit se connaissent déjà très bien et partagent un bureau d’avocats. Le premier poursuit une carrière politique à partir de 1919 et devient Secrétaire de la Province sous le Gouvernement libéral alors que le second fonde, en 1920, l’École des sciences sociales (que fréquentera Eugène Lapierre) et devient la même année Secrétaire général de l’Université de Montréal. En 1929, ils engagent une discussion sur la fondation d’un Conservatoire de musique, mais leur vision des structures administratives à mettre en place sera cependant diamétralement opposée, David favorisant une institution sous le contrôle de l’État (qui ne sera fondée qu’en 1942[5]) visant la formation de compositeurs et d’interprètes (solistes et musiciens d’orchestre) alors que Montpetit souhaite une école qui sera affiliée d’emblée à la structure universitaire afin de former des musiciens d’église (organistes et maîtres de chapelle[6]). Quant à Alfred Laliberté, entre 1901 et 1911, il étudie le piano à Berlin où il rencontre les compositeurs russes Rachmaninov et Medtner, et à Bruxelles où il fréquente Paul Gilson, Scriabine et le milieu ésotérique de Péladan. Après un récital à Paris, puis à Londres, devenu un pianiste aguerri, il revient à Montréal et ouvre un studio renommé où il reçoit Rudhyar, personnage adepte de l’ésotérisme, Rachmaninov durant son passage à Montréal, et quelques conférenciers membres d’une revue moderne, Le Nigog, un cercle d’intellectuels et d’artistes que ne fréquente pas Descarries car, à ce moment-là, il étudie en droit tout en prenant des cours de piano chez Laliberté.

 

Années 1920. Les séjours parisiens

 

Plusieurs Québécois, dont certains avaient déjà étudié en France avant la Première Guerre, s’installent à Paris au début des années vingt alors que Laliberté poursuit son enseignement à Montréal tout en maintenant son influence sur le milieu musical. Il envoie des lettres de recommandation au Secrétaire de la Province pour deux de ses élèves : la première pour Claude Champagne qui se présente d’abord chez Paul Gilson à Bruxelles avant de s’installer à Paris pour suivre les cours privés d’André Gédalge, et la seconde pour Auguste Descarries qui s’inscrit d’abord à l’École normale de musique avant de se diriger, à la suggestion d’Isidor Philipp, vers l’école russe des frères Conus (Léon et Jules) et de Georges Catoire.

 

Plusieurs obtiennent un soutien financier grâce au Prix d’Europe offert aux interprètes (parmi eux, Descarries) et aux Bourses du Gouvernement (Descarries et Mathieu en composition, Champagne « en qualité de musicien[7] », Lapierre en orgue). Quant à Léo-Pol Morin, il profite de ce deuxième séjour en France pour tenter d’y faire carrière. Peine perdue, il revient à Montréal en 1925 en même temps que Rodolphe Mathieu. De son côté, Wilfrid Pelletier, qui avait étudié avec Isidor Philipp avant la Guerre, amorce sa carrière d’accompagnateur puis de chef d’orchestre au Metropolitan de New York.

 

À Paris, Lapierre circule dans le réseau nationaliste et catholique français et en profite pour étudier le système d’enseignement musical. Il envoie ses recommandations à Montpetit qui propose d’affilier le Conservatoire national de musique à l’Université de Montréal. Il choisit Lapierre pour en diriger les destinées. De son côté, grâce à son travail de copiste aux Archives nationales de France[8], Champagne construit son réseau social par ses rencontres avec les étudiants en droit, dont Jean Bruchési, Jean Désy et Pierre Dupuy, qui feront par la suite carrière en politique et dans la diplomatie. Il étudie aussi le système d’enseignement musical français et envoie un projet de création d’un Conservatoire d’État à David, via le Dr Grondin qui administre la maison des étudiants à Paris. Enfin, ajoutons que Lapierre et Champagne envoient régulièrement des nouvelles de leurs études au journaliste du Devoir, Frédéric Pelletier, préparant ainsi leur retour à Montréal.

 

Durant cette décennie, Descarries semble vivre en retrait des réseaux sociaux et se consacre entièrement à sa formation de pianiste entre 1921 et 1929. Il fréquente presque essentiellement le milieu russe et peu de Canadiens à l’exception de Champagne qu’il rencontre assez régulièrement. Il n’envoie aucune information dans les journaux québécois et ne donne aucun récital public avant 1929, soit à la veille de son retour au Canada. Il espère développer une carrière internationale comme pianiste-virtuose tout en perfectionnant le métier de compositeur. Il concentre toute son attention au grand répertoire, à l’histoire et à l’esthétique musicale, sans se préoccuper de créer un réseau pour préparer sa carrière à Montréal. Pour lui, la musique n’est pas une « business ». Il est un musicien idéaliste cherchant la transcendance musicale, à la manière de Nicolas Medtner dont il fait la connaissance au cours de son séjour. C’est dans ce contexte qu’il décide de participer à un concours de composition pour lequel il écrira, en 1927, la Rhapsodie canadienne.

 

[5] Ce Conservatoire est dirigé à ses débuts par Wilfrid Pelletier, Claude Champagne et Jean Vallerand.

[6] Ce Conservatoire était déjà fondé depuis 1905, mais il est entièrement réorganisé en 1929 sous la direction d’Eugène Lapierre.

[7] Claude Champagne précise lui-même le titre sous lequel il souhaite obtenir une bourse, probablement pour donner une dimension plus large à ses études et à sa projection de carrière. Voir : Lettre de Claude Champagne adressée à Alfred Laliberté, 30 avril 1923. « J’avais pris la plume pour vous demander de bien vouloir appuyer la demande que j’ai faite à l’Hon. A. David pour la bourse d’études. Je ne puis vraiment pas suivre mes cours nombreux en étant forcé de travailler 7 heures par jour aux Archives. J’ai expliqué ces raisons et autres au Ministre et je vous prierais de bien vouloir me recommander à lui en qualité de musicien. » Fonds Alfred-Laliberté, Bibliothèque et Archives Canada. MUS 95.

[8] Le gouvernement canadien engageait à cette époque des étudiants afin de copier des documents d’archives relatant l’histoire du pays.